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"Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante" G. Orwell.

07 Mar

Pourquoi nous sommes (presque) tous néolibéraux !

Publié par M.L  - Catégories :  #Economie, #Philosophie

Pourquoi nous sommes (presque) tous néolibéraux !

Pourquoi nous sommes (presque) tous néolibéraux !

Depuis 2008, nous assistons en France à une charge particulièrement féroce contre le paradigme libéral. Si le Nouveau Parti Anticapitaliste et le Front National cultivent ces attaques, les partis de gouvernement (PS/UMP) succombent eux aussi aux sirènes anti-libérales, en faisant souvent l’amalgame entre libéralisme et excès du capitalisme financier. La rhétorique anti-libérale est ainsi constante au PS, où l’on préfère en cas de changement de cap parler de « social-démocratie » et non de « social-libéralisme ». A l’UMP même on se souvient de la violente attaque de Jacques Chirac en 2005 contre un « libéralisme qui serait aussi désastreux que le communisme ». Ces illustrations mettent en lumière le fait qu’en France –véritable exception française pour le coup, due à l’ancrage de la culture étatiste – les diatribes antilibérales conservent un fort intérêt électoral.

Une situation ubuesque pour le philosophe Alain Laurent qui s’étonne encore de voir « l’ultralibéralisme mis en cause dans un pays où l’État dépense 57 % du PIB »[1]. Le virage amorcé par François Hollande ces dernières semaines témoigne pourtant des vertus de la philosophie libérale. Ces paradoxes renvoi aux multiples représentations de ce que devrait être l’Etat. Sur ce point, la philosophie politique permet de dégager quelques modèles, bien que ces idéaux-types ne traduisent pas une réalité factuelle. Ils grossissent volontairement le trait pour permettre de dégager des régularités sociohistoriques et ainsi comparer les modèles entre eux.

Ainsi, à la fin du 19e siècle, les libéraux manchestériens[2] plaident en faveur du laisser-faire économique et d’un effacement quasi-absolu de l’Etat. A l’image du sociologue anglais Herbert Spencer, ils revendiquent Le Droit d’ignorer l’Etat[3]. Pour ces intellectuels, seule la contractualisation des relations avec l’Etat – donc la possibilité de rompre à tout moment le contrat qui lie le citoyen à l’Etat – est à même de garantir la liberté de chacun. Les services fournis par l’Etat doivent être concurrencés par ceux des prestataires privés. A la lecture du rapport qualité/prix, le citoyen opère ensuite un choix rationnel. Dans ces conditions, l’Etat doit satisfaire en permanence aux exigences de compétitivité, laissant de côté les activités « peu rentables » (protection sociale, retraite). Ses adversaires notent que, paradoxalement, cet excès de liberté individuelle conduit à la disparition progressive de la liberté pour certains groupes sociaux, notamment les plus fragiles. En effet, en neutralisant la puissance publique, la doctrine manchestérienne favorise la constitution de monopoles par les groupes les plus forts et de fait, participe à l’émergence d’une certaine forme d’anarchisme. Au final, la liberté profite constamment aux groupes sociaux les plus forts. Pour user de la métaphore du Code de la route, dans ce type d’Etat, les automobilistes ont une totale liberté. Ils ne sont confrontés à aucune règle de circulation et aucune autorité de régulation ne veille à sanctionner les abus. En résulte un grand nombre d’accidents et de nombreux morts. Dans cet « état sans Etat », seuls les groupes dominants sont en mesure d’assurer leur propre sécurité (par exemple, en achetant des voitures plus sures).

Le paradigme socialiste ou « planiste » tranche sensiblement avec cette représentation de l’Etat. Il fait de la puissance publique, l’acteur central de l’activité politique, économique et sociale. Ici, toute initiative individuelle doit faire l’objet d’un encadrement de l’Etat. En outre, la promotion sociale des individus ne s’exerce que dans la sphère de l’Etat, qui s’attache à homogénéiser les groupes sociaux. Plus généralement, l’omnipotence de l’Etat annihile toute entreprise d’émancipation individuelle. Pour ses automobilistes, l’Etat socialiste impose à chacun son horaire de sortie et planifie son itinéraire. Les marges de manœuvre de l’automobiliste deviennent minimes voire inexistantes. Dans cette perspective, l’Etat produit constamment de nouvelles normes visant à créer son propre marché. Là encore, la dérive oligarchique nait de la constitution d’un monopole étatique sur la plupart des activités économiques et sociales. A la fin des années 70, Ronald Reagan dénonçait la conception « planiste » des démocrates américains : « Tout ce qui bouge, on le taxe ; ce qui bouge encore, on le réglemente ; tout ce qui ne bouge plus, on le subventionne ». La référence, bien que lointaine, conserve une certaine actualité. Ainsi, en France, la presse écrite continue d’être massivement subventionnée sans que l’Etat ne mette en place les conditions d’émergence d’un nouveau modèle économique[4]. Autre exemple d’actualité, le crédit d’impôt compétitivité emploi (CICE), initialement prévu pour dynamiser la compétitivité des industries à l’export, a largement profité à…La Poste[5].

Le 20e siècle va progressivement délégitimer ces deux courants de pensée (le premier avec les crises de 1929 et 2008 ; le second avec l’échec de l’URSS) et voir émerger une « idéologie de la troisième voie », sorte de compromis entre d’une part l’attachement au principe de liberté individuelle et de l’autre, la défense de « l’idée de justice »[6]. Le philosophe français Louis Rougier expose cette troisième voie dont le corpus idéologique se dessine à la fin des années 30 avec l’organisation du colloque Walter Lippmann. En 1938, il écrit qu’: « Etre libéral, ce n’est pas comme le manchestérien, laisser les voitures circuler dans tous les sens suivant leur bon plaisir d’où résulterait des encombrements et des accidents incessants. Ce n’est pas non plus comme le « planiste », fixer à chaque voiture son heure de sortie et son itinéraire. C’est imposer un Code de la route tout en admettant qu’il n’est pas forcément le même au temps des transports accélérés qu’au temps des diligences »[7]. Ainsi, la doctrine (néo)libérale -y compris chez Hayek, contrairement à sa légende noire – accorde un rôle mesuré à l’Etat. Il faut noter au demeurant qu’elle renoue avec les thèses d’Adam Smith qui n’a jamais été favorable au laissez-faire intégral, notamment en matière financière. C’est bien pourquoi Hayek se revendiqua toujours comme « libéral classique ».

La mission de L’Etat dans cette perspective réside principalement dans l’élaboration d’un cadre général (Code de la route) mais aussi dans la conceptualisation de moyens (police, justice, administration) à même de faire respecter ce cadre. En dehors du respect de ce cadre –dont l’ossature est appelée à évoluer- les usagers sont totalement libres de leurs mouvements. L’image du cadre évolutif permet de saisir le défi contemporain (la mondialisation) auxquels les Etats doivent s’adapter. Car s’il apparaît évident que l’invention puis la commercialisation des deux roues (bicyclette, cyclomoteur) s’accompagne peu à peu de l’obligation légale de porter un casque, il est tout aussi naturel de voir l’Etat s’adapter aux nouvelles problématiques posées par la multiplication des espaces d’échanges. L’émergence d’un Etat financièrement sain et stratège sera une des clés de notre réussite. Car chacun accordera que ce n’est pas en investissant des milliards sur la bougie que Joseph Swan a pu inventer l’ampoule électrique…

Mathieu LYOEN

Crédit photo: http://bit.ly/1fXGyMZ

[1] Cahiers d’économie politique. Histoire de la pensée et théories, l’Harmattan, 2012.

[2] Herbert Spencer, Le Droit d’ignorer l’Etat, Iconoclastes, 1993, 209 pages.

[3] Pour la seule année 2013, le montant des aides publiques à la presse à atteint 516 millions d’euros. Projet de loi de Finances 2013.

[4] Interview du Député PS Jérôme Guedj, Le Parisien, le 1er octobre 2013.

[5] Discours de l’industriel Auguste Detoeuf prononcé devant le Groupe X-Crise, le 1er mai 1936.

[6] L. Rougier, Les mystiques économiques, Librairie de Médicis, 1938

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"Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante" G. Orwell.